Les larmes de ma colère

Jeudi matin, 9h00, rencontre avec ma travailleuse sociale. J’aime ce rendez-vous aux deux semaines que nous avons ensemble. C’est une personne extraordinaire qui ne pouvait pas mieux tomber dans ma vie. J’ai des mécanismes de défense très efficaces qui font en sorte que mon cerveau prend la relève et bloque ma peine. Elle le sait, et elle sait quelle porte ouvrir pour m’aider à reconnecter avec moi-même. 

Elle : « Comment ça va? »
Moi : « Bien, mais j’ai l’impression que dernièrement, ma colère est revenue »
Elle : « As-tu remarqué à quels moments ça arrive? »
Moi : « C’est souvent quand les filles sont là. Je peux passer la journée avec Seb et je me sens super bien, aussitôt que je vais les chercher à la garderie, jusqu’à ce qu’elles soient couchées, je me sens en maudit »
Elle : « Sais-tu ce qui se cache derrière ta colère? »
Moi : « Non pas vraiment »
Elle : « La colère, c’est l’émotion vécue par le cerveau, mais elle cache une autre émotion, la vraie à la base de ta colère, c’est la peine. Est-ce que c’est possible que tu aies de la peine pour tes filles et que ça serait pour ça que tu es en colère quand elles sont là? »
Moi : « Euh je ne sais pas, me semble que non »
Elle : « Tu n’aurais pas un peu de peine pour elles parce que leur père ne peut pas les prendre, ne peut pas s’en occuper, parce qu’elles ne le connaîtront pas beaucoup, parce qu’elles vont grandir sans leur père »
Moi : Les larmes coulent déjà à flots « Ouin, ben finalement, on dirait bien que oui! »

Je ne décrirai pas notre rencontre au complet, mais laissez-moi vous dire ce qui en est ressortie. Je parle déjà pas mal aux filles, je leur dis que papa est malade, qu’il a mal à ses bras et à ses jambes et que c’est pour ça qu’il ne peut pas faire certaines choses avec elles. Mais jamais je ne leur ai parlé de la peine que ça me faisait.

Maryka m’a dit l’autre jour : « Toi maman, tu ne pleures jamais ». Oh boy! Pas trop vrai ça, mais elle ne m’a jamais vu. Je le fais quand elles dorment, quand je suis seule avec Seb. Elle ne m’a jamais vu pleurer. Elle ne sait pas que j’ai de la peine parce que Seb est malade. Elle ne sait pas que je suis triste parce qu’il ne pourra pas lui apprendre à faire du vélo cet été. Elle sait encore moins que papa est triste de ne pas lui apprendre à faire du vélo cet été. Je rationalise les émotions, je les décris, je dis qu’elles existent, mais je ne les vis pas devant elles.

Donc quand je suis en colère, que je me fâche après elles, c’est fort possible que ce soit ma peine qui est cachée en dessous. Si vous saviez le nombre de deuils que l’on doit faire à chaque semaine, à chaque mois. Je ne vivrai pas cette relation de famille que j’avais souhaitée. Celle imaginée qui m’a donné envie d’avoir des enfants. Celle que Seb et moi avions imaginée ensemble. Celle où lui et moi allions partager une vie de famille, diviser les responsabilités pour avoir chacun notre espace personnel. Celle où on ferait des voyages en famille. Celle où il partirait seul une journée avec ses deux princesses pour me laisser un moment de répit.

Je n’aurai jamais cette vie de famille souhaitée lorsque j’ai décidé de fonder une famille. Alors comment pensez-vous que je puisse réagir quand je les regarde? Puisque je ne pleure pas, je suis en colère.

Charlie avait deux mois quand Sébastien a reçu le diagnostic de la SLA. Je me levais seule à toutes les nuits pour lui donner son biberon. Je la tenais dans mes bras, dans la noirceur de sa chambre, et les larmes coulaient sur mes joues pendant qu’elle buvait. Sébastien devait encaisser le choc en se disant que ses filles ne se souviendraient peut-être même pas de lui. Vous imaginez la douleur que ça dû occasionner! Et pour ceux et celles qui sont près de nous, vous vous souvenez aussi que c’est à la même période où sa mère était hospitalisée aux soins intensifs pour une pneumonie, pour laquelle elle a bien failli y rester.

Nous avons bloqué nos émotions pour survivre, mais c’est en les vivant que nous passerons à travers.

Oui c’est la vie et la vie continue.
Non on ne peut rien y changer.
Mais je suis en maudit bon, point final.

Martine

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